La vie d’un homme avril 14, 2008
C’est un homme comme bien d’autres. Mais un homme singulier. Un homme à deux visages : un visage politique de gauche, puis sans étiquette, et un visage privé de droite …
Un homme qui faisait peur à Pantine et ses frères et soeurs étant petits, eux qui devaient éteindre la télé au salon dès qu’il franchissait le seuil de cette grande maison ô combien chérie et regrettée, eux qui devaient laisser la salle de bains libre le dimanche matin pour que Monsieur aille prendre son bain dominical après son jogging au fond du jardin dans le manège, eux qui plus tard encore durent subir son despotisme bien huilé lorsqu’il arrivait au salon après sa journée en mairie ou au conseil général sans un regard pour les quatre enfants installés sur le canapé, s’installant à son tour sans mot dire, se saisissant de la télécommande et changeant la chaîne qu’ils regardaient pour s’occuper en ce temps de disette télévisuelle qu’est la période de Noël. Haï tant de fois, critiqué ouvertement devant les femmes de la maison mais jamais vraiment face à lui. Respecté tout autant, si on peut appeler la peur du respect.
Plus tard Pantine revint seule dans cette grande maison pour une année. Il était toujours le même et son épouse plus fidèle encore. Pantine avait grandi, Pantine n’avait plus peur et Pantine osa donner ses positions sur la vie, lui demander conseil aussi. Pantine allait le chercher pour manger, discutait quelques minutes des innombrables livres qui trônaient dans son immense bibliothèque avec cette odeur si particulière. Pantine se plaît à croire qu’il était au moins fier d’elle pour cet amour des livres qu’elle a depuis toute petite. Il lui donna dans cette même période d’ailleurs toute la collection du théâtre de shakespeare reliée dans un écrin vert aux lettres dorées avec toujours cette odeur si particulière.
Le jour où elle dû partir, il lui dit qu’elle pouvait rester encore, que la maison était grande et qu’il y avait suffisamment de place pour elle. Pantine prit cela comme une victoire, la sienne face à ce monstre d’égoïsme et d’insensibilité apparente qui sentait sans doute déjà la vieillesse et la solitude l’effleurer un peu…
Cet homme, elle n’en parla jamais avec ses collègues avides de trouver quelques miettes du démon à grapiller. Elle dû mettre les choses au clair une fois devant les plus téméraires et plus jamais personne n’osa lui en parler, la questionner. Pantine faisait sa vie indépendamment de lui, qui avait pourtant oeuvré derrière son dos sans qu’elle ne le sache pour qu’elle obtienne cette place si chèrement payée, apprit-elle plus tard. Il fit planer sur elle une ombre qu’elle fit tout pour lever, jamais elle ne se présentait en mentionnant son nom à lui, heureusement pour elle, elle n’avait pas le même patronyme. Jamais elle n’apparaissait à ses côtés et ne vota jamais dans sa ville, chose que son épouse fidèle et dévouée lui reprocha faisant mine d’être trahie.
Pantine mit un point d’honneur à ce que sa vie privée n’interfère pas avec sa vie publique, elle aurait pu continuer de porter le titre, le revendiquer. Continuer de garder cette étiquette avec laquelle elle dû se battre professionnellement pendant deux années difficiles,le temps de commencer à montrer qu’elle était capable, peut-être même plus finalement que celui dont elle avait pris la place, ironie de l’histoire…
Cet homme, il y aurait mille autres choses à en dire, son éloquence, sa prestance, ses règnes, ses défaites et ses victoires, son château, sa voiture racée abîmée dans une marche arrière boueuse sur un chemin de campagne et lui aux limites des larmes comme un enfant face à un joujou qui se serait cassé et qu’on aurait plus pu réparer…
Cet homme aux deux visages, cet homme qui vécut sa vie et que Pantine devait appeler “Grand-Père” ,cet homme est mort hier soir.
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